[MJT] Axe « Enjeux discursifs et professionnels des questions écologiques »

Vendredi 16 octobre

9h-10h30

Sortir de la routine par la politisation des enjeux ? Journalistes et algues vertes en baie de Douarnenez
Loïc Ballarini (Laboratoire Arènes, Université de Rennes)
Juliette Daquin (Laboratoire Arènes, Université de Rennes)

Cette communication interroge les conditions de production du travail journalistique sur les algues vertes en baie de Douarnenez, dans une perspective à la fois synchronique et diachronique. Elle s’appuie sur une étude des 102 articles de presse écrite locale, régionale et nationale consacrés au phénomène et parus en 2025 ainsi que sur 4 entretiens avec des journalistes les ayant produits. Ce premier ensemble est mis en regard d’un corpus de presse de 5389 articles parus de 2000 à 2025 et portant sur l’eutrophisation côtière en Bretagne.
L’année 2025 et la focalisation sur la baie de Douarnenez permettent ainsi de mettre à l’épreuve les enseignements de la recherche sur la médiatisation des algues vertes. Constitué en problème public depuis un quart de siècle, ce phénomène a connu une évolution des cadrages médiatiques par phases, du local au national, abordant successivement les questions touristiques, sanitaires et du modèle agricole breton.
Parallèlement, on observe que l’information sur les algues vertes est à la fois saisonnière et routinisée, et portée par trois grands types d’articles. Tout d’abord, la chronique des échouages des algues vertes donne une vision largement dépolitisée du phénomène. Ensuite, l’animation du débat local porte une charge politique qu’on pourrait dire désamorcée, car elle se fait à travers communiqués et tribunes des élus et activistes. Sans toujours être remis en contexte par les journalistes, ces éléments épars laissent aux lecteurs le soin de reconstituer eux-mêmes le puzzle des diverses positions et arguments. Enfin, les articles d’initiative, dans lesquels les journalistes redonnent de la profondeur au sujet en s’appuyant notamment sur les apports scientifiques, tentent à la fois de sortir le traitement journalistique des algues vertes de sa routine et d’en faire un enjeu politique relié aux questions économiques, touristiques et climatiques contemporaines.

Le traitement des enjeux environnementaux sur Twitch : une fabrique de l’information entre contraintes journalistiques et économie performative
Nina Barbaroux-Pagonis (Laboratoire IMSIC, Aix Marseille Université)

Cette communication interroge la manière dont Twitch, plateforme à mi-chemin entre le média social par ses caractéristiques intrinsèques, et la télévision par une homophilie médiatique assumée dans ses formats, redéfinit les conditions de médiatisation des enjeux environnementaux.
À l’heure où les créateurs de contenu d’actualité construisent leur légitimité hors des rédactions (Lyubareva & Marty, 2022 ), l’analyse s’appuie sur un corpus exploratoire de huit streams diffusés en 2025 par quatre journalistes-streamers français (Clemovitch, Jean Massiet, OstPolitik et Samuel Étienne). Ces streamers, qui ont tous exercé en tant que journalistes traditionnels, nous permettent d’analyser par une approche quali-quantitative du stream et du chat de potentiels échos entre pratiques journalistiques nouvelles et héritées.
En mobilisant les notions d’agenda-setting (McCombs & Shaw, 1972) et d’agenda-building (Lang & Lang, 1991), nous résultats indiquent que les enjeux environnementaux subissent une double sélection sur Twitch : celle de l’agenda médiatique dominant, puis celle qu’impose la recherche d’un fort potentiel interactionnel propre au direct sur la plateforme. Même lorsqu’ils sont cités par le streamer ou évoqués à l’écrit par le chat, les enjeux environnementaux font in fine l’objet de différentes formes d’invisibilisation.
Dans cette économie performative (Ferret, 2024), la figure de gate-keeper du journaliste (White, 1950) est transformée et le chat, ressource de coconstruction de l’information (vérification collective, corrections, etc), agit comme vecteur d’une économie affective (Cocq, 2018) qui engage les streamers dans une autocontrainte éditoriale inédite. Cette dynamique invite à substituer à l’hypothèse d’un journalisme participatif sur Twitch celle d’un déplacement de l’autorité journalistique, négocié entre incarnation personnelle et redéploiement des contraintes rédactionnelles sous des formes nouvelles.

L’urgence écologique « à la une » ou « par la bande » ? Analyse comparée de deux offres éditoriales française et québécoise
Muriel Béasse (Laboratoire CRESAT, Université de Haute-Alsace)

Les sites d’information Vert.eco en France et Un.point.cinq au Québec, créés respectivement en 2020 et 2017, ont en commun de proposer un traitement médiatique alternatif des défis environnementaux liés à l’urgence climatique. Si la stratégie du média français consiste à « mettre l’écologie à la une », le média québécois a fait de son côté le pari de l’information indirecte en considérant, selon les termes d’un responsable éditorial de ce média, que « la meilleure façon de parler de changement climatique, c’est de ne pas parler de changement climatique ». Comment s’articulent ces stratégies éditoriales dans les choix organisationnels et de médiations qui s’y associent ?
La différence entre les journalismes français et québécois est souvent bien établie, en considérant la presse française plus engagée politiquement à l’inverse d’une presse québécoise qui suivrait le modèle du journalisme nord-américain, moins marquée idéologiquement. Il demeure toutefois plus de conformités qu’il n’y paraît sur le plan éditorial. Si ces deux médias se situent dans des contextes politiques et socioculturels distincts, ils sont néanmoins confrontés à un marché médiatique dominé par les logiques de groupes puissants qui les amènent à ruser.
L’étude s’appuie sur l’analyse des différentes données que forge l’énonciation éditoriale des deux médias incluant des entretiens réalisés auprès des responsables de ces deux publications. Elle nous amène à souligner les déclinaisons spécifiques d’un journalisme de solution auquel se réfèrent les responsables de ces publications. Elle précise ainsi les différents cadrages et stratégies mobilisatrices de ces médias qui cherchent tout aussi bien à inciter les publics à passer à l’action sur les questions sociales et environnementales contemporaines, qu’à initier d’autres façons de faire de l’information.

11h-12h30

Le positionnement journalistique dans le traitement des engagements écologiques émotionnels et militants : analyse d’un corpus de presse généraliste régionale et nationale
Lucille Lamache (Laboratoire GRIPIC, Sorbonne Université)
Diane Garinat (Laboratoire GRIPIC, Sorbonne Université)

En France au tournant des années 1970, la question environnementale est le terrain de prédilection d’une presse spécialisée revendiquant explicitement une dimension militante. La disparition de ces périodiques au début des années 1980 et l’intégration de certain⸱es journalistes-militant⸱es au sein de rédactions de presse généraliste favorisent le mouvement d’institutionnalisation de cette spécialité journalistique et entraîne des formes de cadrage « déconflictualisées » de la question écologique. Dans cette perspective, à l’heure d’un renouveau dans les mobilisations écologistes, nous cherchons à questionner la façon dont le champ journalistique se positionne par rapport à la mouvance écologiste nouvellement (re)constituée.
L’étude s’appuie sur un corpus de 193 articles de presse française généraliste nationale et régionale (2019-2024) constitué à partir de la tension repérée entre nos objets de recherche respectifs : les émotions liées à la question écologique, synthétisées par la formule d’éco-anxiété, et les formes d’engagement militant qui en résulteraient. Nous étudions la manière dont les modalités et marques d’énonciation journalistiques et éditoriales engendrent des positionnements différenciés par rapport à ces formes d’engagement et, par conséquent, par rapport à la mouvance écologiste contemporaine : quel est le rapport de ces énonciateur⸱ices à l’engagement émotionnel et militant qu’ils et elles rapportent ? Quelles possibilités de (dé)politisation de l’enjeu écologique engendre ce rapport ?
Nous repérons une tendance de fond à favoriser les discours sur une écologie moins conflictuelle, qui s’exprime au-delà des clivages idéologiques. Les journalistes mettent à distance ce qu’ils et elles présentent comme des figures radicales par des modalités de traitement, marques d’énonciation et champs sémantiques spécifiques, qui produisent une figure de l’Autre, un eux émotionnel et militant à l’opposé duquel se dessine en creux un nous neutre et raisonnable.

Entre urgence lente et contraintes éditoriales : les tensions médiatiques des risques écologiques diffus
Sébastien Rouquette (Laboratoire COMSOC, Université Clermont Auvergne)
Thomas Bihay (Laboratoire ELICO, Université Jean Moulin Lyon 3)

Dépourvus d’images spectaculaires, les risques écologiques et « naturels » dits « à bas bruit » (assèchement des nappes, risque argileux…) placent les rédactions face à une difficulté : comment médiatiser des enjeux collectifs échappant aux formats événementiels et aux régimes narratifs ordinaires de l’information ? Cette difficulté révèle des tensions entre les normes d’une profession bâtie sur l’immédiateté et l’impératif de documenter des mutations environnementales de long terme. L’étude de ces tensions repose sur un suivi longitudinal, combinant l’analyse de corpus de presse régionale et nationale à des entretiens auprès de journalistes et rédacteurs en chef.
Une première tension oppose les routines événementielles à la temporalité diffuse des phénomènes. Leur lente dégradation ou leur invisibilité conduisent à une médiatisation intermittente ou peu approfondie. Les journalistes expriment une difficulté à « faire tenir » ces enjeux dans des formats courts. Une autre tension tient aux relations entre journalistes et acteurs institutionnels du risque. Lorsque l’information disponible se réduit à des arrêtés, indicateurs techniques ou procédures administratives, le récit se déplace vers la réglementation, la vigilance ou la procédure plutôt que l’explication des enjeux. Ce cadrage produit une dépolitisation et un lissage des problèmes écologiques. Il expose les journalistes à des tensions professionnelles : dépendance aux sources institutionnelles, hiérarchie des prises de parole, difficulté à accéder à des acteurs ordinaires. Une dernière tension concerne la visibilité inégale des risques. Certains phénomènes demeurent invisibilisés faute de conflictualité, de controverse ou de figures d’énonciation identifiées. Cette invisibilisation tient à une inadéquation entre la forme des risques lents et les attentes du champ journalistique. L’analyse montre ainsi que ces tensions mettent à l’épreuve les normes journalistiques face aux enjeux écologiques contemporains.

Pesticides sous tension : quand les journalistes font parler la science
Baptiste Schummer (Laboratoire CERAPS, Université de Lille)

Cette communication propose d’analyser le processus de construction médiatique des pesticides à travers les choix discursifs et les pratiques des journalistes. Située au croisement de l’analyse du discours, de la sociologie du journalisme et des controverses environnementales, elle interroge les tensions qui traversent le traitement médiatique de ces substances dans un contexte marqué par la montée des préoccupations écologiques et des conflits autour des modèles agricoles. L’étude repose sur une analyse qualitative et quantitative de plusieurs corpus (presse écrite traditionnelle, médias audiovisuels et en ligne) couvrant la période 2021-2025. Celle-ci est complétée par des entretiens semi-directifs avec des journalistes spécialisés afin de comprendre comment les savoirs scientifiques sont sélectionnés, interprétés et traduits dans l’espace médiatique.
Une attention particulière sera portée à la concurrence entre les termes « pesticide » et « produit phytosanitaire ». Loin d’être une simple variation lexicale, cette coexistence participe à des cadrages différenciés du problème public. Alors que « produit phytosanitaire » s’inscrit dans des registres techniques et réglementaires, « pesticide » est plus fréquemment mobilisé dans des contextes de controverses sanitaires ou environnementales. Ces choix terminologiques traduisent des rapports différenciés aux savoirs scientifiques et contribuent à orienter les représentations du public.
Au-delà des usages lexicaux, la recherche met en évidence les tensions professionnelles auxquelles sont confrontés les journalistes lorsqu’ils traitent de résultats scientifiques incertains ou controversés. À travers le cas des pesticides, le journalisme y apparaît moins comme un simple relais de la science que comme un espace de médiation où se négocient les définitions légitimes des problèmes publics.