Journée d’étude_9 octobre

Pratiques info-communicationnelles : ingérence politique et espaces numériques

Date : vendredi 9 octobre 2026

Lieu : Salle la rotonde, Centre de la recherche Eugène Chevreul

Inscription : https://evento.renater.fr/survey/inscription-a-la-journee-d-etude-pratiques-info-communicationnelles-ingerence-politique-et-espaces-numeriques-qckdg2my

Résumé

Les sociétés contemporaines traversent une crise de confiance alimentée, au-delà des facteurs structurels, par des dynamiques informationnelles délibérément orchestrées. L’ingérence politique s’est profondément recomposée ; elle se déploie désormais dans les espaces numériques à travers des dispositifs socio-techniques : désinformation, manipulation sur les réseaux socio-numériques, détournement algorithmique, ciblage micro-politique et instrumentalisation des formes culturelles. Ces phénomènes s’intensifient sous l’effet de transformations récentes : l’intelligence artificielle générative industrialise la production de contenus trompeurs, les plateformes réduisent leurs dispositifs de modération, et le déclin des médias généralistes reconfigure les espaces de l’information politique. Des acteurs privés et des communautés en ligne participent activement à la production et à la circulation de narratifs d’ingérence.

Cette journée d’étude invite à interroger ces dynamiques selon trois axes : épistémologique, en questionnant le pouvoir sur les représentations info-communicationnelles ; méthodologique, face à l’opacité des espaces numériques ; et normatif, en examinant l’équilibre entre lutte contre la manipulation et liberté d’expression.

 

Argumentaire

Les sociétés contemporaines sont confrontées à une profonde crise de confiance envers les institutions, les médias et les acteurs politiques. Cette crise ne s’explique pas seulement par des facteurs structurels de la modernité (inégalités, individualisation des modes de vie, effritement des liens sociaux) (Beck, 2001 ; Bourdin, 2003), mais aussi par les dynamiques informationnelles délibérément orchestrées (Escorcia et Vilmer, 2018). L’ingérence politique, longtemps associée à des opérations diplomatiques ou militaires clandestines, a profondément évolué : elle se déploie désormais au cœur des espaces numériques, au sein des flux d’information quotidiens, à travers des dispositifs socio-techniques d’une sophistication croissante (Cardon, 2019 ; Miège, 2007, 2017). Ce système complexe reconfigure les conditions dans lesquelles les citoyens s’approprient les idéologies, les récits politiques et les formes de mobilisation (Greffet et Rebillard, 2026 ; Lyubareva et Nocetti, 2024).

Définie comme toute tentative menée par un acteur étatique ou non-étatique, en vue d’influencer de manière dissimulée, illégitime ou coercitive les processus politiques, les opinions ou les comportements d’une société tierce ou de sa propre population, l’ingérence politique se distingue de la propagande classique (Ellul, 1962) par sa nature hybride, réticulaire et souvent opaque (Wardle et Derakhshan, 2017). Elle recouvre de nombreuses pratiques info-communicationnelles : la production et la diffusion de désinformation (Alloing et Vanderbiest, 2018 ; Mercier, 2019), la manipulation informationnelle coordonnée sur les réseaux socio-numériques (Chavalarias, 2022 ; Theviot, 2020), le détournement algorithmique (Alloing, 2023), les stratégies de communication politique micro-ciblée (Kiriya, 2024), ainsi que l’instrumentalisation des formes culturelles à des fins d’influence (Palla, 2024).

Ces phénomènes prennent de nouvelles formes sous l’effet des évolutions techniques et socio-culturelles récentes. L’avènement des grands modèles de langage et des outils de génération de contenus synthétique a considérablement abaissé le coût de production de contenu de trompeurs à grande échelle. Vis-à-vis de cette industrialisation de la désinformation pilotée par l’intelligence artificielle générative, on observe paradoxalement un recul significatif des dispositifs de vérification et de modération au sein des plateformes, tout comme en témoigne l’abandon du fact-checking tiers par Meta et X. En parallèle, le déclin des médias généralistes au profit des réseaux socio-numériques, des podcasts et des messageries instantanées traduit une reconfiguration des espaces de l’information politique : la communication politique s’organise davantage selon les logiques de plateformes, déplaçant les centres de gravité de l’influence et de la légitimité (Vedel, 2017). Dans ce contexte, au-delà des seuls États, des acteurs privés et des communautés en ligne sont mobilisés et participent activement à la production et à la circulation de narratifs d’ingérence (Greffet et Wojcik, 2018 ; Monnoyer-Smith et Wojcik, 2014).

Face à ces évolutions, cette journée d’étude invite à réfléchir collectivement aux enjeux que soulève l’ingérence politique dans espaces numériques. Sur le plan épistémologique, elle interroge la manière dont le pouvoir sur les représentations transforme les pratiques info-communicationnelles et recompose les frontières entre influence légitime et manipulation (Charaudeau, 2020). Sur le plan méthodologique, elle aborde les défis liés à l’accès aux données des plateformes, à la caractérisation des comptes inauthentiques ou pilotés par l’IA, ainsi qu’à la traçabilité des narratifs dans des environnements complexes et opaques (Francony, 2017). Sur le plan normatif, enfin, elle interroge l’équilibre délicat entre la lutte contre la manipulation de l’information (comme le cas de la loi française n°2018-1202) et le risque d’une censure institutionnelle portant atteinte à la liberté d’expression (Badouard, 2020).

 

Bibliographie

Alloing, C. (2023). Fausser l’information journalistique pour mobiliser les algorithmes et les publics : Comment les plateformes permettent-elles de faire du vrai avec du faux ? Les Enjeux de l’information et de la communication, 231(S1), 47‑68.

Alloing, C., et Vanderbiest, N. (2018). La fabrique des rumeurs numériques. Comment la fausse information circule sur Twitter ? Le Temps des medias, 30(1), 105‑123.

Badouard, R. (2020). Les Nouvelles lois du web. Modération et censure. Seuil.

Beck, U. (2015). La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité. Aubier.

Bourdin, A. (2003). La modernité du risque. Cahiers internationaux de sociologie, 114(1), 5-26.

Cardon, D. (2019). Culture numérique. Presses de Sciences Po.

Charaudeau, P. (2020). La manipulation de la vérité. Du triomphe de la négation aux brouillages de la post-vérité. Lambert-Lucas.

Chavalarias, D. (2022). Toxic Data. Comment les réseaux manipulent nos opinions. Flammarion.

Ellul, J. (1962). Propagandes. Armand Colin.

Escorcia, A., et Vilmer, J. B. J. (2018). Les manipulations de l’information, un défi pour nos démocraties. Les Carnets du CAPS, (26).

Francony, J.-M. (2017), Dispositifs info-communicationnels : des traces numériques d’usage aux données d’analyse. Mémoire d’Habilitation à Diriger des Recherches, Université Grenoble Alpes.

Greffet, F. et Rebillard, F. (2026). Les mises en format du politique comme enjeu de pouvoir De l’interdépendance politico-journalistique à l’emprise des plateformes. Réseaux, 255-256(1-2), 11-50.

Greffet, F. et Wojcik, S. (2018). ‪Une participation politique renouvelée ‪ L’invention de modes individualisés et critiques d’engagement numérique en campagne électorale. Quaderni, 97(3), 107-131.

Kiriya, I. (2024). Vivre des deux côtés de la frontière numérique : des pratiques d’ajustement des russes aux blocages communicationnels en temps de guerre. Les Enjeux de l’information et de la communication, 24/4(2), 17-30.

Lyubareva, I. et Nocetti, J. (2024). La diplomatie numérique Évolution des stratégies diplomatiques et d’influence à l’ère (du) numérique. Réseaux, 245(3), 11-35.

Mercier, A. (dir.). (2019). La désinformation : une arme d’influence. CNRS Éditions.

Miège, B. (2007). La société conquise par la communication. Tome 3 : Les TIC entre innovation technique et ancrage social. Presses universitaires de Grenoble.

Miège, B. (2017). L’information-communication, objet de connaissance. De Boeck Supérieur.

Monnoyer-Smith, L. et Wojcik, S. (2014). La participation politique en ligne, vers un renouvellement des problématiques ? Participations, 8(1), 5-29.

Palla, S. (2024). China global television network français, la télévision (numérique) comme instrument de la « guerre politique » chinoise. Réseaux, 245(3), 39-72.

Theviot, A. (2020). Facebook, vecteur d’amplification des campagnes négatives ? Le cas d’Ali Juppé lors de la primaire de la droite et du centre en 2016. Questions de communication, 38(2), 101-124.

Vedel, T. (2017). L’internet et la démocratie : une liaison difficile. Dans P. Perrineau et L. Rouban, La démocratie de l’entre-soi (p. 73-88). Presses de Sciences Po.

Wardle, C., et Derakhshan, H. (2017). Information Disorder: Toward an interdisciplinary framework for research and policy making. Conseil de l’Europe.